LE COMPTE-GOUTTES

UN : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9 et 10. Dix gouttes, il m’a dit le docteur. Dans un peu d’eau sucrée, avant les deux principaux repas.

DEUX : Vous êtes sûr que vous en avez mis dix ? Moi, j’en ai compté douze.

UN : Vous êtes sûr ?

DEUX : Je me suis peut-être trompé. J’en ai compté treize, mais la dernière on n’en parle pas, c’était une bulle. Enfin, ça n’a pas d’importance. L’important c’est que vous, vous soyez sûr de votre compte.

UN : Sûr, sûr… Comment voulez-vous que je sois sûr. Faudrait que je recompte.

DEUX : Moi, à votre place, je recompterais, parce que sur le flacon, c’est marqué : « Ne pas dépasser la dose prescrite ».

UN : Ben oui, mais comment voulez-vous que je les recompte, moi ! Les gouttes, maintenant, on ne les voit plus. Elles se sont mélangées dans le verre.

DEUX : Oh ben alors, ça fait rien.

UN : Comment, ça fait rien.

DEUX : Ben oui, du moment qu’elles se sont mélangées, c’est plus des gouttes. C’est une flaque. Il peut pas y en avoir douze… Il ne peut pas y en avoir dix non plus d’ailleurs.

UN : Alors je me demande vraiment pourquoi je me serais donné la peine de les compter avec mon compte-gouttes !

DEUX : Ah moi aussi ! C’est des drôles de gouttes ! Je ne sais pas comment vous avez pu les compter, parce que dans le flacon, j’en vois pas non plus.

UN : Mais mon pauvre ami, c’est dans le compte-gouttes qu’elles étaient ! D’ailleurs c’est bien simple, je vais les remettre dedans.

DEUX : Oh, elles voudront pas y retourner.

UN : Je voudrais bien voir ça ! Avec un compte-gouttes comme j’en ai un !

DEUX : C’est vrai qu’il est superbe.

UN : Je pense bien ! C’est un compte-gouttes de Besançon. Y a pas plus puissant comme compte-gouttes. Vous allez voir comment elles vont y remonter et plus vite que ça.

DEUX : Vous croyez qu’elles vont y remonter dans l’ordre ?

UN : Non, mais ça ne fait rien. Le docteur, il a dit dix gouttes, il n’a pas spécifié qu’il fallait que je les choisisse particulièrement.

DEUX : Ça ne fait rien, ça ne doit pas être bon pour la santé, des gouttes qui se sont mélangées comme ça.

UN : L’essentiel, c’est que ce soit des gouttes. Et puis regardez bien, parce que je vous préviens que ça va plus vite dans ce sens-là que dans l’autre.

DEUX : Allez-y. Je suis curieux de voir ça.

UN : Youpe !

DEUX : Non, pas youpe, ffuite, ça a fait. Ffuite.

UN : Voilà ce que j’appelle un compte-gouttes. Un outil soigné comme ça, je vous jure qu’on peut faire du bon boulot avec.

DEUX : Oui, seulement elles sont remontées trop vite, vos gouttes. Vous n’avez pas eu le temps de les compter.

UN : J’ai pas essayé. Un compte-gouttes, si vous saviez un peu ce que c’est, ça ne fonctionne que dans un sens.

DEUX : Ah.

UN : Ça compte les gouttes qui sortent, pas les gouttes qui rentrent. Y a un sens quoi. C’est comme les tire-bouchons.

DEUX : Oh, ça hein…

UN : Quoi : Oh ça ?… Les tire-bouchons, ça tire les bouchons vers le haut, le compte-gouttes ça pousse les gouttes vers le bas.

DEUX : Vous êtes sûr que c’est vraiment un compte-gouttes de Besançon ?

UN : Tout ce qu’il y a de plus authentique. C’est maman qui l’a acheté là-bas.

DEUX : Elle est de Besançon votre maman ?

UN : Oui.

DEUX : Oui… ça vous savez, ce n’est pas une raison, parce qu’y a pas que votre maman qui soit de Besançon. Y a des tas de gens qui sont de Besançon. Et puis il me semble qu’un compte-gouttes vraiment perfectionné, ça devrait compter les gouttes dans les deux sens : quand elles entrent et quand elles sortent.

UN : Je vous demande un peu à quoi ça servirait de les compter deux fois, les gouttes, pour un compte-gouttes. Et puis ça aurait l’air malin si on trouvait pas le même compte la deuxième fois.

DEUX : C’est pourtant ce que vous êtes obligé de faire en ce moment, des les compter une deuxième fois, vos gouttes.

UN : Oui, mais ça, c’est de ma faute. Quand on compte quelque chose, faut faire attention ; si j’avais fait attention, j’aurais pas besoin de les compter une deuxième fois.

DEUX : Ah bon, parce qu’en plus c’est vous qui devez faire attention. C’est vous qui devez les compter, vos gouttes. Le compte-gouttes, lui, il ne compte rien du tout.

UN : Et alors ? Le tire-bouchon non plus, il tire pas tout seul, faut y mettre du sien.

DEUX : Si c’est tout à fait comme un tire-bouchon, j’appelle ça un compte-gouttes moi, j’appelle ça un pousse-gouttes. C’est un pousse-gouttes. Votre maman s’est fait avoir.

UN : Ah ça bien sûr, si j’avais de l’argent à gaspiller, je m’achèterais un compte-gouttes automatique.

DEUX : Ça se trouve, ça ?

UN : Forcément puisque tous les taxis, ils en ont un. Oui, sous le tableau de bord. Ça fait tictac et ça marche tout seul.

DEUX : C’est pas les gouttes que ça compte, ça, c’est les kilomètres.

UN : Allons ! Les chauffeurs de taxi, ils n’ont aucune raison de compter les kilomètres, parce que les kilomètres, c’est pas à eux, alors, ils peuvent pas les vendre.

DEUX : Alors à quoi il leur sert leur compteur ?

UN : À compter les gouttes d’essence. C’est un compte-gouttes.

DEUX : Ah !

UN : Vous permettez que je compte mes gouttes ?

DEUX : Attendez ! Montrez-les-moi d’abord. Bon. Alors : où c’est que vous les voyez vos gouttes ?

UN : Je peux pas vous les montrer puisqu’elles ne sont pas faites.

DEUX : Je me demande vraiment à quel moment elles existent vos prétendues gouttes.

UN : Pas avant que je les fasse sortir.

DEUX : Vous ?

UN : Moi. Du compte-gouttes.

DEUX : Alors non seulement il est pas capable de les compter, mais il est même pas capable de les faire tout seul ! C’est pas lui, le compte-gouttes ! Le compte-gouttes ? Le compte-gouttes, c’est vous !

UN : Un compte-gouttes c’est comme une trompette. Pour jouer de la trompette, il faut une trompette et un trompette.

DEUX : Une trompette et un trompette, ça fait deux trompettes.

UN : Non.

DEUX : Non ! Alors si vous-mêmes ne savez pas compter ! Une trompette et un trompette, ça fait quoi ?

UN : Ça fait de la musique.

DEUX : De la musique… Eh bien je ne vous le fais pas dire. La musique, c’est comme les gouttes. On peut pas la compter. Parce que ça existe juste au moment où ça sort de la trompette, avant y en a pas, après y en a plus.

UN : Avant y en a pas ! Mais si y en avait avant que je les compte, mes gouttes, j’aurais pas besoin de compte-gouttes ! Je pourrais les compter avec mes doigts !

DEUX : Si vous pouviez les compter avec vos doigts, ce serait pas des gouttes.

UN : Ce serait quoi ?

DEUX : Des billes.

UN : Des billes ?

DEUX : Des billes.

UN : C’est ça qui serait bon pour ma santé.

DEUX : S’agit pas de santé, s’agit de compter. Prenez un sac de billes.

UN : Pour quoi faire ?

DEUX : On va faire de l’arithmétique, vous allez voir.

UN : Je préférerais faire des gouttes.

DEUX : On ne fait pas de l’arithmétique avec des gouttes. Y a qu’à ouvrir n’importe quel traité d’arithmétique, tenez, voilà le Chénevier, eh ben tout de suite il vous dit : Prenez un sac de billes. Jamais il ne vous dira : prenez un sac de gouttes. Alors prenez un sac de billes.

UN : C’est bien pour vous faire plaisir.

deux, lisant l’authentique « Précis d’Arithmétique » de Chévenier, Hachette, 1931 : Combien y a-t-il de billes dans ce sac ?

UN : Je vais vous dire ça.

DEUX : Ah ben non ! si vous comptez, c’est trop facile ! Attendez. Combien y a-t-il de poulets dans cette cage ?

UN :…

DEUX : Combien y a-t-il de maisons dans cette rue ? Combien y a-t-il de fenêtres dans cette caserne ?

UN : Laquelle ?

DEUX : N’importe laquelle.

UN : Eh ben…

DEUX : « Eh ben ! » La réponse à ces diverses questions est un nombre. Quatre roues c’est une roue puis encore une roue puis encore une roue… puis encore une roue. Quatre pieds c’est un pied (etc.)… Quatre soldats c’est un soldat, etc. Nous pourrions écrire : quatre point-point-point, c’est un point-point-point puis encore un point-point-point (etc.)…, et mettre toujours le même mot à la place de point-point-point, et là il y a une liste : marron, encrier, couteau, homme, fauteuil…

UN : Gouttes…

DEUX : Non, pas gouttes ! goutte ça y est pas.

UN : Ça devrait y être parce que quatre gouttes, c’est une goutte, puis encore une goutte, puis encore une goutte puis encore une goutte.

DEUX : Non ! Ça, ça fait pas quatre gouttes, ça fait une fuite. Prenez un sac de billes.

UN : Encore ?

DEUX : Gardez celui que vous avez, on ne le dira pas. Sortons-en une que nous mettons sur la table.

UN : Voilà.

DEUX : Sortons-en une autre. Il y en a alors sur la table une et…

UN : Deux.

DEUX : Non pas deux. Une et deux ça fait trois. Il y en a une et une. Nous dirons qu’il y en a deux. Si nous en posons une autre encore sur la table, il y en aura ?…

UN : Trois.

DEUX : Vous êtes sûr ? Ah oui, vous avez raison. « Nous dirons qu’il y en aura trois. »

UN : C’est peut-être pas la peine de dire ça.

DEUX : Attendez. « Avant cette opération il n’y avait pas de billes sur la table. Nous dirons qu’il y en avait ?… »

UN : Pas.

DEUX : Non, pas pas. « Nous dirons qu’il y en avait zéro. Zéro est un nombre qui exprime l’absence d’objet. » Eh bien l’absence d’objet, la voilà. Elles sont absentes, vos gouttes. Y en a zéro ici, y en a zéro là et y en aura toujours zéro. « Prenez un sac de billes ! »

UN : Encore ! Vous croyez que c’est comme ça que vous avez appris l’arithmétique, vous ?

DEUX : Non, mais c’est comme ça que j’ai appris à jouer aux billes.

UN : Allez, rendez-moi mon compte-gouttes, parce que c’est pas en jouant aux billes que j’arriverai à me purger, moi.

DEUX : Qu’est-ce que vous voulez, je ne sais plus quoi vous dire, moi.

UN : Eh bien ne me dites plus rien.

DEUX : Comptez-les, vos gouttes ! Elles vont encore se mélanger, et ce sera comme si vous n’aviez rien fait, avec votre Besançon ! Tandis que moi, mes billes, pas besoin de compte-billes, elles se comptent toutes seules. Et je suis bien sûr que si je les compte, ça va pas faire une flaque. Vous allez voir.

UN : Vous permettez que je compte mes billes. Mes gouilles ? mes gouttes ?

DEUX : Ça ne me gêne pas. Une, deux, trois (etc.)… douze…

UN : Une, deux, trois (etc.)… Dix. Dix.

DEUX : Douze.

UN : Vous êtes sûr ?

DEUX : Non.

UN : Je vais tout de même en retirer deux. C’est plus prudent.

DEUX : C’est avec votre compte-gouttes que vous comptez les retirer ?

UN : Oui.

DEUX : Vous savez bien que vous ne pouvez pas les compter à reculons, vos deux gouttes, c’est vous qui l’avez dit.

UN : Vous avez raison. Eh bien je vais les compter directement. Avec ma bouche.

DEUX : Oh, non ! c’est pas prudent ! Surtout ne dépassez pas la dose prescrite ! Attendez, je vais compter avec vous.

Un boit le contenu du verre avec des bruits

de déglutition à chaque goulée. Deux les

compte en observant les mouvements de la

pomme d’Adam.

DEUX : Une, deux, trois (etc.)… onze ! J’en ai compté onze !

UN : Dix. La onzième… (Il rote.)… c’était une bulle.

Les Diablogues et autres inventions à deux voix
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